Pour les élections de la Knesset 2026 prévues le 27 octobre, Mansour Abbas, musulman conservateur et dirigeant du parti islamiste Raam a scellé une alliance judéo-arabe inédite avec avec Yoav Segalovitz, policier à la retraite de premier plan ; ce dernier sera le n° 2 sur la liste de Raam. Cette alliance a provoqué un séisme politique et des réactions extrêmes. Les deux hommes sont considérés comme des traîtres à leur propre camp. Mais, ils incarnent en politique un nouveau courant qui a émergé dans la société israélienne à la suite de la guerre du 7 octobre, celui de la nécessité pour les juifs et arabes d’Israël, de bâtir un avenir ensemble. Les citoyens arabes israéliens – très majoritairement musulmans mais aussi chrétiens – représentent 21,7% de la population israélienne. L’interview a été menée pour la chaîne 12 par l’excellente journaliste israélienne Dana Weiss, qui n’élude aucune question. Et ses interlocuteurs n’éludent aucune réponse. Leurs propos permettent de comprendre pourquoi ces deux hommes, qu’a priori tout opposait, ont choisi de se faire confiance, d’être une tête de pont pour redonner espoir en l’avenir et pris le risque d’être mis au ban de leur propre communauté.
Dana Weiss : Yoav Segalovitz, vous êtes-vous déjà habitué à ce nouveau statut de numéro 2 du Ra’am ?
Yoav Segalovitz : Je peux dire que c’est nouveau, mais l’idée mûrissait depuis un moment.
D. W : Yoav Segalovitz, pour ceux qui comptent sur vous pour être la 61ᵉ voix décisive en laissant le Ra’am de côté, est-ce un scénario envisageable ?
– Yoav Segalovitz : Écoutez, ce n’est absolument pas à l’ordre du jour.
– Mansour Abbas : Il ne fera pas cela. Je vous le dis, il ne le fera pas.
D. W : Comment doit-on vous appeler, l’« Alliance des Frères » ? Comme Bennett et Lapid, mais dans un autre style ?
Mansour Abbas : Sur le plan humain, nous sommes des frères, mais appelons plutôt cela l’« Alliance des Citoyens » ou l’« Alliance de l’Avenir ».
D.W : Mansour, le pin’s du drapeau israélien que vous portez va-t-il vous poser problème ?
– Mansour Abbas : Non, c’est mon identité, et nous sommes tous des citoyens israéliens. Chacun exprime sa citoyenneté à sa manière.
D. W : Mais Yoav, pour vous c’est nouveau. On ne vous a pas vu arborer le drapeau israélien ces derniers temps.
–Yoav Segalovitz : J’ai vu que certains étaient un peu confus en apprenant mon passage au Ra’am, c’est donc une piqûre de rappel pour eux. Mansour a décidé de ne pas venir avec l’écharpe verte aujourd’hui, et moi, je rejoins la liste.
D. W : Le ballon d’essai est devenu une réalité politique ; qui y a pensé en premier ?
– Mansour Abbas : Lors d’un entretien accordé à un média arabe avec Mohammad Magadli, on m’a demandé s’il y aurait un candidat juif sur la liste. J’ai répondu « pourquoi pas », en précisant que Segalovitz était selon moi le candidat idéal. Je cherche toujours des initiatives renforçant un partenariat citoyen fondé sur des valeurs. J’ai ciblé Yoav et lancé ce ballon d’essai dans les médias.
D. W : Yoav, vous étiez à l’écoute et vous avez entendu cela. Qu’avez-vous pensé ?
Yoav Segalovitz : Je ne parle pas arabe, donc je n’ai entendu que « Segalovitz », puis Magadli m’a traduit. La surprise a été grande. J’ai dit que c’était un grand compliment, tout en précisant que j’étais chez Yesh Atid. En réalité, j’y pensais déjà avant l’entretien, sans que nous en ayons parlé. C’est le genre d’idée qui trotte dans la tête, on se demande ce qu’il est juste de faire. Abbas me disait parfois à la Knesset, sur le ton de la plaisanterie : « Travaillons ensemble au sein d’un même parti. »
D.W : Combien de temps cela a-t-il pris ? Combien de réunions ont été nécessaires pour conclure ?
Mansour Abbas : Cela mûrissait depuis le début de l’année. À la fin de la session parlementaire d’été, Yoav est parti en voyage en Thaïlande. À son retour, deux réunions ont suffi pour conclure, sans la complexité des accords politiques habituels.
D. W : Avez-vous fait des sondages au préalable ? Qu’ont-ils montré ?
Mansour Abbas : Nous avons analysé des données et le résultat était positif : non seulement nous gagnons des sièges, mais nous ne perdons pas la moindre voix au sein de la base électorale du Ra’am.
« Yoav sera considéré par certains comme l’ennemi du peuple et du sionisme »
D. W : Pour qui cette démarche est-elle la plus difficile ? Qui fait le pas le plus audacieux ?
Mansour Abbas : C’est plus difficile pour Yoav. Il n’est pas habitué à ces processus, alors que j’ai déjà été confronté aux attaques et aux menaces. Segalovitz a lutté contre le crime organisé au sein de la police sans jamais hésiter, mais en politique, c’est différent. Je lui ai dit : « Yoav, prépare-toi. Tu seras l’ennemi du peuple, du sionisme et du judaïsme. Quelqu’un doit veiller à ta sécurité personnelle. »
D. W : Avez-vous l’impression de risquer votre vie ?
Yoav Segalovitz : Je ne m’inquiète pas. On me dit que je ne mesure pas ce à quoi je fais face, mais je le comprends très bien. Une fois la décision prise, le sujet était clos pour moi.
D. W : Y a-t-il un accord signé ? Un document écrit ?
– Mansour Abbas : Non, nous avons estimé que ce n’était pas nécessaire.
– Yoav Segalovitz : C’est une question de confiance. Quand des personnes conscientes de l’importance de la démarche se sentent responsables, c’est l’engagement le plus solide. Je suis avocat de profession et je sais ce qu’il advient des accords de façade. Un contrat écrit ne serait pas efficace ici, car il ne pourrait pas couvrir toute la diversité de nos positions. On ne peut pas accepter le partenariat dans la médecine et l’économie, et dresser des murs uniquement en politique. Mon rôle est de briser ce mur et de créer une tête de pont.
État juif : « Une réalité imposée »
D. W : Yoav, vous avez posé trois conditions : être numéro 2, instaurer un service civil pour tous, et obtenir qu’Abbas reconnaisse Israël comme l’État-nation du peuple juif.
Yoav Segalovitz : La position sur la liste était importante pour nous deux, en tant que message adressé aux publics juif et arabe. Concernant le service civil, Mansour en parle depuis des mois et j’y travaille en coulisses ; c’est crucial pour la société et la lutte contre la criminalité. Sur l’État juif, Abbas a déjà répété de mille manières qu’Israël est un État juif. Il n’y a aucun débat là-dessus.
D. W : Mansour Abbas, vous avez écrit dans une publication qu’il s’agit d’une « réalité imposée que la société arabe n’a pas choisie ». Comment concilier cela ?
Mansour Abbas : Laissez-moi vous expliquer. Pensez-vous que les Arabes d’Israël ont choisi un État juif ? C’est une réalité. J’ai déclaré il y a des années : l’État d’Israël est né juif par le choix de la majorité. N’attendez pas d’un citoyen arabe qu’il dise que son idéal est la création d’un État juif, cela n’existe pas. Mais puisque c’est un fait et que nous en sommes citoyens, nous l’acceptons et agissons pour que notre statut ne soit inférieur à celui d’aucun citoyen juif.
D.W : La crainte est que vous disiez cela uniquement pour entrer à la Knesset et au gouvernement, sans y croire réellement.
– Mansour Abbas : Je l’ai dit aussi après être entré dans la coalition. Il existe une stratégie visant à nous maintenir constamment dans un débat sur l’identité de l’État. Pour moi, cette question est derrière nous. L’identité est fixée et ne changera pas. La vraie question est de savoir quelle est la portée d’un État juif et démocratique pour les citoyens qui ne sont pas juifs.
– Yoav Segalovitz : Ses explications me rassurent. En fin de compte, vous parlez à deux représentants, mais on ne pose pas ce genre de questions à un directeur d’hôpital ou à un chirurgien. Ceux que cela préoccupe sont invités à lire la Déclaration d’indépendance. Il y a aujourd’hui des partis sionistes incapables de la signer.
– Mansour Abbas : Pour moi, le fait qu’Israël soit un État juif et démocratique est un acquis. On ne peut pas nous bloquer là-dessus et exiger que nous le proclamions sans cesse. Nous proposons des solutions d’avenir au lieu de stagner dans des querelles de récits. Si nous réussissons à offrir un modèle de coexistence entre Juifs et Arabes, c’est une réussite à 100%.
Le Hamas et la divergence idéologique
D.W : Vous êtes désormais partenaires politiques. À quel point êtes-vous d’accord ? À 70% ?
– Yoav Segalovitz : Le pourcentage n’a pas d’importance. Si ce rapprochement fait baisser la criminalité et offre un modèle de relations arabo-juives, c’est du 100% pour moi. J’ai cartographié les sujets complexes : religion et État, droits LGBT, affaires étrangères et sécurité. Après cette analyse, j’ai pris ma décision. Il ne faut pas fuir les difficultés. Il n’y aura pas d’avenir pour ce pays si nous ne savons pas faire la séparation entre nous et les Palestiniens. La trajectoire actuelle mène à un État binational, ce qui va à l’encontre de la Déclaration d’indépendance, du sionisme et du caractère juif et démocratique d’Israël. Je le disais déjà il y a six mois.
D. W : Parlons des points de friction. Un État palestinien, la montée des Juifs sur le Mont du Temple — Yoav, vous étiez un officier de police chargé de faire respecter ce droit. Mansour, vous pensez sûrement différemment.
Yoav Segalovitz : Pensez-vous qu’il y ait un seul citoyen arabe qui ne souhaite pas la création d’un État palestinien ?
Mansour Abbas : Binyamin Netanyahou l’a lui-même déclaré par le passé. Pourquoi nous soumettre constamment à cette rhétorique qui rejette la simple idée d’une telle solution ?
D. W : Et concernant le Hamas ? Yoav le définit comme une organisation terroriste à éliminer. Mansour, qu’en dites-vous ?
– Mansour Abbas : Je suis sensible à ces questions de loyauté. J’ai condamné ce que le Hamas a fait le 7 octobre. Nous avons une position constante contre toute forme de violence et en faveur de la réconciliation. J’ai rédigé le document « Initiative pour des ponts de réconciliation et de paix », mais cela ne suffit pas à certains. On veut nous placer face à un dilemme : si je dis qu’il faut détruire le Hamas, cela sera interprété comme un appel à détruire deux millions de Palestiniens à Gaza. Si je dis que ce n’est pas une organisation terroriste, je deviens l’ennemi du peuple. Mon devoir de citoyen, de musulman et d’être humain est de m’élever contre la violence et le terrorisme, et d’agir pour la paix. Mon rôle n’est pas de brandir un drapeau d’affrontement.
– Yoav Segalovitz : Posez la question dans l’autre sens : comment Mansour vit-il le fait que je sois sur sa liste tout en affirmant que le Hamas est une organisation terroriste qui doit être éliminée ? Cela fonctionne dans les deux sens.
– Mansour Abbas : Si je pensais un instant que Segalovitz partageait les positions d’Almog Cohen ou d’Amihai Eliyahu, qui voulait jeter une bombe atomique sur Gaza, je ne siégerais pas avec lui. Nous devons réfléchir à la manière de redonner de l’espoir pour l’avenir.
Les réactions dans la sphère politique
D.W : Yoav, lorsque votre passage au Ra’am a été annoncé, cela a provoqué un séisme. Comment le vivez-vous ?
Yoav Segalovitz : Dès l’annonce, certains milieux m’ont qualifié de « traître », de « partisan du terrorisme » ou de déloyal envers l’État, sans compter les autres insultes. J’ai traité des dossiers concernant des Premiers ministres, des présidents et des ministres, et tout à coup, certains prétendent que j’ai toujours été d’extrême gauche. Ce qui exaspère certains publics, c’est qu’un homme comme moi, issu du courant central, ait pris une telle décision. On sait très bien que je ne soutiens pas le terrorisme. J’ai ouvert une voie. J’ai reçu des dizaines d’appels d’anciens généraux de police, de chefs d’état-major et de hauts responsables du Shin Bet qui m’ont dit : « Bravo pour le courage, vous donnez de l’espoir. » Je le fais parce que je me soucie de l’avenir d’Israël.
D. W : Mansour, quelles ont été les réactions au sein de la société arabe ?
Mansour Abbas : Les partis arabes rivaux affirment que j’ai préféré m’allier à un sioniste plutôt qu’à mes « frères » arabes. Ils voudraient que Yoav renonce à son identité nationale pour devenir un nationaliste arabe, tout comme la droite voudrait que je renonce à mon identité arabe pour devenir sioniste.
D.W : Les cyniques diront que cette démarche vise à légitimer de nouveau le Ra’am, après que Bennett et Liberman ont déclaré ne vouloir qu’une « majorité sioniste » au gouvernement.
Mansour Abbas : Ce calcul ne compte que pour 10% dans la décision. Je crois à ce partenariat indépendamment du contexte politique immédiat. Je crois en cette voie et nous ferons partie du changement pour remplacer le gouvernement actuel.
D. W : Yaïr Lapid affirme que cette démarche est une erreur. L’avez-vous consulté ?
Yoav Segalovitz : Non. Ce sont nos décisions indépendantes. Lapid a été modéré en parlant d’erreur, d’autres ont été plus virulents. Il n’a pas pris part à cette décision. Mais mon vote dépend de ma conscience, je ne suis pas une voix à louer ou à vendre. Personne ne me dicte ma conduite. Ceux qui comptent sur moi pour être le 61ᵉ siège sans le Ra’am se trompent. Cela n’arrivera pas. Abbas et moi, nous nous connaissons sur le plan des valeurs. Si je n’avais pas une confiance totale en l’homme assis à côté de moi, je ne me serais jamais engagé là-dedans. Je fais confiance à ses intentions.
D. W : À quoi cela ressemblera-t-il dans un an ?
Yoav Segalovitz : À une action commune. Je rejoins la faction Ra’am avec l’intention claire de servir de tête de pont. Il n’y a pas d’autre option pour l’avenir du pays. Nous voulons tracer une voie. Y parviendrons-nous ? J’en suis convaincu. Cela prendra-t-il du temps ? Oui, ce n’est que le début.
Mansour Abbas : Nous continuerons ensemble à promouvoir un changement de politique et à apporter de l’espoir. Nous ferons partie d’un mouvement plus large visant à changer de gouvernement et d’orientation.
Traduction par l’IA. Pour lire le texte original en hébreu, cliquez ici : https://www.mako.co.il/…/Article-12c9bd7e75270a1027.htm


