Lucien Lazare naît à Strasbourg en 1924. Juif alsacien, il participe à la Résistance pendant la Deuxième guerre mondiale. Il part vivre en Israël en 1968. Il s’est éteint le 22 septembre à Jérusalem ; il aurait eu 102 ans le 24 novembre. Pendant mes années de correspondance à Jérusalem, j’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois puis d’être invitée par lui et son épouse Janine, décédée en 2017. C’était toujours un immense plaisir de parler avec eux et de rencontrer leurs amis. En 2003, à l’occasion de la sortie de « L’Encyclopédie des Justes parmi les Nations » , chapeautée par Lucien Lazare, il m’avait accordé un entretien à ce sujet. Je ne sais plus dans quel journal il était paru. J’en retiens une phrase majeure : » l’homme a le pouvoir de choisir s’il devient criminel ou s’il devient un Homme « .
“ L’ENCYCLOPÉDIE DES JUSTES PARMI LES NATIONS ” : SORTIE DU PREMIER VOLUME CONSACRÉ AUX JUSTES DE FRANCE
Le “ Dictionnaire des Justes de France ”, premier tome de l’ouvrage général “ The encyclopedia of the Righteous among the Nations ” sort en France ces jours-ci. Préfacé par le président de la République Jacques Chirac, ce livre coédité par Yad Vashem-Fayard, répertorie quelques deux milles personnes qui, en France, ont sauvé des Juifs au péril de leur vie, pendant la deuxième guerre mondiale. Lucien Lazare *, membre de la commission des Justes de Yad Vashem depuis 1985, responsable de l’édition française, évoque pour nous la genèse de ce projet, ses difficultés et son ambition.
– Comment est né le projet de cette encyclopédie des Justes ?
Le projet a été initié par Moshé Bejski, un des rescapés de la liste de Schindler, juge à la Cour Suprême et président de la commission des Justes à Yad Vashem pendant 25 ans.
Lorsque Yad Vashem est créée en 1953, une de ses missions officielles est de rendre hommage aux “ Justes parmi les Nations ”, une terminologie talmudique, qui ont risqué leur vie pour sauver les Juifs en Europe occupée. La commission des Justes est mise en place en 1963. L’idée de l’encyclopédie émerge dans les années 80, mais n’est mise en œuvre qu’à la fin des années 90. La récolte des fonds et la composition de l’équipe d’historiens chargée de structurer l’ouvrage a pris beaucoup de temps.
Une des questions qui s’est posé était de savoir si nous nous contentions des informations disponibles à Yad Vashem ou si nous devions faire des recherches complémentaires. C’est la première solution qui a été retenue, sinon ce travail aurait pris des générations.
Cependant, même ainsi, il a fallu s’adapter en faisant une mise à jour importante. Quand nous avons commencé en 1996, il y avait près de 14 000 personnes répertoriées, aujourd’hui elles sont près de 20 000.
– Pourquoi le premier volume paraît-il en France ?
Ce n’est pas un choix a priori, mais plutôt le fruit des circonstances. La mise au point du texte a été plus rapide. Pour chaque pays, il y aura une édition locale et une édition en anglais à Jérusalem.
Pour la France, il y a 2 000 noms et 1 200 entrées répertoriées par ordre alphabétique, car il y avait souvent des couples ou des familles entières de Justes. Parfois, le texte est assorti d’une photo du Juste à l’époque, mais il y en a peu ; pendant longtemps Yad Vashem ne demandait pas les photos. Pour chacun, la localisation géographique de son action est précisée cartographiquement.
Le premier nom du volume français est en fait un prêtre hollandais, le Père John Ann, en fonction à Toulouse à l’époque.

– Quels ont été les problèmes rencontrés pour l’édition de cet ouvrage ?
L’orthographe des noms a été une des principales difficultés ainsi que le manque de précision. Parfois nous n’avions pas le prénom du Juste ou nous ne connaissions que le lieu-dit où s’étaient déroulés les faits lequel n’était pas répertorié dans l’annuaire des communes.
Et puis, il a surtout fallu trouver un éditeur. Cela a pris deux ans. Finalement, c’est Denis Maraval, directeur littéraire de chez Fayard, qui a adopté le projet. Il dit qu’après avoir publié tant de livres sur les horreurs de la Shoah, il est heureux de pouvoir publier celui-là. Fayard a pris en charge les coûts de fabrication et de distribution de l’édition en français, quant au manuscrit il est bien sûr offert par Yad Vashem. Chaque famille de sauveurs reçoit un exemplaire remis par le comité français de Yad Vashem et la fondation de la mémoire de la Shoah.
– Comment le titre de Juste est-il attribué ?
La commission des Justes de Yad Vashem comprend une trentaine de membres divisés en trois sections, Jérusalem, Tel Aviv et Haïfa. Il y a des réunions plénières pour les cas controversés, notamment ceux pour qui il n’y a pas de témoin. Par exemple, l’archevêque Saliège de Toulouse a sauvé de nombreux Juifs grâce à sa lettre pastorale lue dans tout son diocèse le 23 août 1942, mais aucun d’entre eux ne l’a jamais rencontré.
– Y a-t-il un portrait-robot du Juste parmi les Nations ?
Non. Il n’y a pas de profil type du sauveteur. Il y en a de tous les âges, dans tous les milieux professionnels, mariés ou célibataires. Je m’insurge contre le principe même d’un portrait-robot. Ce qui se joue là, c’est le facteur humain, or celui-ci ne peut pas se mettre en équation. Potentiellement, n’importe qui est un Juste. J’aimerai à cet égard citer le Deutéronome : “ Voici je mets devant toi le Bien et le Mal. ” C’est à l’homme de choisir l’un ou l’autre, il n’y a pas de déterminisme. S’il y avait un portrait-robot, on pourrait faire une école de justes, on pourrait les fabriquer.
Il y a des cas où dans une même famille, un fils est devenu milicien et l’autre un Juste. C’est l’éternel débat socratique : l’homme a le pouvoir de choisir s’il devient criminel ou s’il devient un Homme.
Personnellement, j’ai examiné plus de 1 000 dossiers dont 95 % pour la Françe. Le fait même que ce phénomène ait existé est signe d’espoir, d’un avenir meilleur pour l’humanité. Il y a une autre option que celle de capituler devant la barbarie. Cette encyclopédie répond à la nécessité de faire prendre conscience de cette option-là. L’idée de Bejski n’était pas seulement d’attribuer une récompense morale, mais aussi d’œuvrer pour l’avenir en contribuant à la prise de conscience universelle que la possibilité du Bien existe.
– Comment se déroulaient les sauvetages ?
Dans la grande majorité des cas, il s’agissait d’initiatives spontanées sans préparation, sans organisation. Les uns falsifiaient des documents ou étaient passeurs de frontières bénévoles, les autres donnaient un abri, enfin certains doublaient le risque d’un sacrifice personnel en hébergeant des Juifs chez eux et en partageant avec eux la nourriture sévèrement rationnée. Les motivations étaient de tous ordres, la foi religieuse, l’idéal républicain, l’amitié pour un vieux copain … A partir de 1942, il y a un esprit général favorable à la protection des Juifs. Finalement, les trois quart des Juifs qui étaient en France ont été sauvés.
– Quel sens donnez-vous à la publication de cet ouvrage alors que ressurgit un sentiment voire des comportements antisémites en France ?
Chaque personne qui vit en France et qui n’est pas juive a le pouvoir de faire échec au climat antisémite qui règne parfois en France. Cependant, je crois que globalement le sentiment antisémite, même s’il existe, est assez bien contrôlé et s’exprime assez peu.
Propos recueillis par Catherine Dupeyron
* Lucien Lazare a lui-même publié “ Le livre des Justes ”, éditions Jean-Claude Lattès (1993), collection de poche Pluriel.


