Pierbattista Pizzaballa : « Que nous demande le Seigneur en ce moment ? » 

Les 22 et 23 juin, le Cardinal Pierbattista Pizzaballa, Patriarche latin de Jérusalem, a rendu visite aux chrétiens de Gaza. Illustration sur le terrain de sa vision pastorale et spirituelle développée dans sa dernière Lettre pastorale, un texte majeur pour tenter de retrouver l’espoir, la foi en Dieu mais aussi en l’homme. 

Une fois encore, le Cardinal Pierbattista Pizzaballa, Patriarche latin de Jérusalem, est allé, cette semaine, à la rencontre des chrétiens Gazaouis. C’est sa cinquième visite dans l’enclave palestinienne depuis le 7-Octobre et la troisième menée conjointement avec le Patriarche grec-orthodoxe Théophilos III – ces deux prélats sont les seules personnalités publiques à être entrées officiellement dans la bande de Gaza depuis le début de cette guerre. Sur place, s’adressant à cette minuscule communauté chrétienne de quelques 600 âmes, à 90% grecs orthodoxes, il a déclaré solennellement : « nous ne vous abandonnerons jamais. » Car cet homme a une mission, venir au secours de ceux qui souffrent et leur redonner espoir. C’est ce qu’il a fait pendant ces deux journées passées auprès des chrétiens Gazaouis. En allant en permanence à la rencontre de ses fidèles du diocèse de Terre sainte (Jordanie, Israël, Palestine, Chypre), il traduit ses mots en gestes car « plus que lesmots, ce sont les gestes qui comptent », écrit-il dans sa Lettre pastorale du 25 avril dernier – la cinquième depuis que le pape François l’a nommé Patriarche de Jérusalem en 2020.

Cependant, cette Lettre, donc ses propres mots, est un texte majeur pour l’Église en Terre sainte, pour tous les chrétiens et pour le monde entier. Car elle n’assène pas une vérité mais propose « un instrument de discernement » comme il la définit lui-même dans son avant-propos. Elle est « pensée pour favoriser le dialogue et la réflexion » au sein de la communauté chrétienne de Terre sainte. Pourquoi ce document de 35 pages ? Parce qu’être chrétien c’est avoir « lacertitude que Dieu n’a pas abandonné l’histoire au chaos ». Parce ce qu’il faut garder l’espoir, ce qui est en filigrane dans le titre de cette Lettre : « ‘’Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie’’ ». Parce qu’il s’agit de comprendre ou tenter de comprendre ce « que nous demande le Seigneur en ce moment ? » Autrement dit, comment continuer à croire en Dieu, et surtout en l’homme lorsque « la guerre est une fin en soi », qu’elle « est devenue l’objet d’un culte idolâtre » et que dans cette guerre, l’homme a commencé à abdiquer sa responsabilité en permettant à des machines dirigées par des algorithmes de décider « qui vit et qui meurt. »

Un texte éminemment politique, au sens noble du terme

Cette Lettre n’a pas vocation « à être utilisée comme un texte d’analyse politique », souligne l’auteur dès la première page. Ce texte n’est celui ni d’un « naïf », ni d’un procureur. Si « les dénonciations restent nécessaires – nous ne pouvons pas nous en passer – ce ne sont pas elles qui nous ouvriront des perspectives. » Il faut laisser des portes entrouvertes pour restaurer le dialogue. Charpenté autour de trois parties – le chaos, le spirituel, le pastoral – il offre une réflexion, précise, ancrée dans la réalité du terrain, que cet italien originaire de la province de Bergame connaît parfaitement après 35 ans passés à Jérusalem. En fait, c’est un texte éminemment politique, au sens noble du terme, au sens de celui qui vit dans la Cité et s’implique dans son destin. Il fait ainsi une distinction majeure « entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux quile subissent, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, entre ceux qui possèdent les armes et ceux qui en sont menacés, entre ceux qui occupent et ceux qui sont occupés. Les responsabilités sont différentes.Reconnaître cette différence, c’est faire preuve de respect envers la justice et la vérité. »

Cette Lettre parle donc très logiquement de la terre, des frontières, de la violence, de l’enfermement identitaire, de l’émigration des chrétiens palestiniens « cette vieille plaie », du dialogue interreligieux en berne, du contrechoc économique de la guerre et de la Cisjordanie – même si le terme ne figure pas une seule fois dans ce document. « C’est là que se joue, de manière silencieuse et structurelle l’avenir du conflit israélo-palestinien. » Mais, il mentionne aussi ce qui est source d’espoir, à savoir les initiatives de dialogue de part et d’autre. Dans ce chaos abyssal, des hommes et des femmes, « des associations, des mouvementset des initiatives locales n’ont jamais cessé d’agir. Non par une naïve vocation au dialogue, mais par uneobstination tenace à considérer l’autre comme un être humain. (…)  C’est de là, de ces fragments d’humanité concrète, que pourra émerger le projet d’une coexistence possible. Si et quand on sortira des décombres, ceseront eux — et non les grandes organisations internationales en crise — qui devront être les architectes dela reconstruction. La débâcle du système international a, en cela, au moins le mérite d’avoir redonné visibilité et dignité à ceux qui n’avaient jamais cessé de travailler sur le terrain. » 

Au cœur de cette Lettre, Jérusalem « rêve de Dieu », sujet de la seconde partie. « Quelle est la volonté de Dieu pour Jérusalem ? » s’interroge le Patriarche. Sa réflexion est basée sur l’Ancien Testament et le Nouveau et plus précisément le Livre de l’Apocalypse attribué à Jean. « La Bible ne présente jamais uneimage idéale et figée de la ville ; la ville ‘’parfaite’’ n’existe pas. Elle est toujours le miroir de toutes lescontradictions humaines : du péché et de la grandeur, de la violence et de la confiance. Chaque contextehumain, chaque ville reflète et vit cette tension. » Jérusalem n’échappe pas à la règle, mais cette ville bénéficie d’un « ciel nouveau » car elle est « le lieu de la révélation de Dieu, le lieu où les religions sont chez elles. » Le Patriarche distingue la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre, celle dont il connaît et aime chaque venelle bercée par le son des prières des différentes communautés religieuses. Pour cet homme de foi, l’oubli de cette dimension religieuse et spirituelle dans les négociations pour un accord de paix est laraison profonde de leurs échecs successifs. Et, selon lui, il en sera toujours ainsi tant que les négociateurs ne tiendront pas compte du caractère prophétique de cette ville. Elle doit être, avant tout, une maison de prière pour tous lespeuples (Isaïe 56,7). « Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive, mais elle appartient à chacuncar elle n’est pas un butin, mais un don, un point de référence commun, un patrimoine de l’humanité. » 

Dans ce contexte, quelle est la place des chrétiens et de l’Église en Terre sainte ? C’est ce qu’il développe dans sa troisième partie, pastorale, en soulignant notamment l’importance de la prière, de la famille « des églises domestiques », du dialogue œcuménique « une réalité pastorale quotidienne » et du dialogue interreligieux qui est « une nécessité vitale ». Les chrétiens ne sont pas une variable d’ajustement. Ils ne sont pas là « pour servir de pont entre deux parties en conflit, comme si les chrétiens étaient appelés à jouerun rôle de médiateurs depuis l’extérieur. (…) Les chrétiens de Terre Sainte ne sont pas un tiers indésirable, ni untampon neutre entre Israéliens et Palestiniens, ni un groupe distinct de leurs frères non chrétiens. (…) Ils partagent l’histoire, la langue, les blessures et les aspirations de leurs peuples. Ils ne sont pas appelés à se replier dans une enclave protégée, ni à fuir, mais à vivre pleinement leur vocation : être au cœur de la société, en partageant son destin, pour la faire fermenter de l’intérieur avec une vision de l’homme — et de la société— enracinée dans l’Évangile. Ils n’offrent pas au monde une utopie abstraite, mais la semence — fragile,concrète, parfois presque invisible — d’une ville possible. Une ville qui grandit à partir de la base, dans la pâte du quotidien, partagée avec leurs concitoyens musulmans et juifs, et qui montre comment la coexistence, lepardon et la réconciliation sont possibles. Pour tous. »

Texte intégral de cette Lettre pastorale : https://www.lpj.org/fr/news/letter-to-the-diocese

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